Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 16 décembre 2017

Le Masque arraché - Sudden Fear, David Miller (1952)

Dramaturge à succès, Myra Hudson assiste aux répétitions de sa prochaine pièce. Le comédien qui a été choisi pour le rôle ne la convainc guère, et elle décide de le remercier. Quelques semaines plus tard, et alors que la pièce est fort bien accueillie, Myra prend un train pour la ramener à San Francisco et tombe sur le jeune comédien en question, Lester Blaine. Ils discutent, et il la séduit par son charme, son humour et son humilité. Très vite, ils se marient. C'est alors qu'Irene Neves, une ancienne petite amie de Lester, resurgit de façon inattendue.

Le Masque arraché est un film noir qui participe à la réinvention de Joan Crawford de son fracassant départ de la MGM  son arrivée dans le giron de Warner. Icône glamour des grands mélodrames et women pictures MGM, Joan Crawford saura se réinventer en acceptant sa maturité à l’écran notamment avec Le Roman de Mildred Pierce de Michael Curiz (1945) ou plus tard Johnny Guitare de Nicholas Ray (1954). Le Masque arraché sans atteindre ces hauteurs s’inscrit donc dans cette idée avec ce personnage de dramaturge riche, solitaire et vieillissante retrouvant la flamme en se sentant aimée par un séduisant acteur (Jack Palance). 

La première partie romantique tisse donc de splendides contours chatoyant à travers des vues majestueuses de San Francisco, la luxuriance des intérieurs cossus de la demeure de Joan Crawford et la photogénie avantageuse de cette dernière soulignant son épanouissement amoureux. Les quelques indices avant-coureur seront le calcul qu’on devine dans l’attitude de Jack Palance. L’acteur est cependant là à cheval entre les méchants monolithique et intimidant où il excelle et les emplois plus intellectuels qu’il sut également incarner (Le Grand Couteau de Robert Aldrich notamment). Toute cette recherche esthétique soulignant une plénitude romantique est retournée à mi-parcours avec l’arrivée du personnage vénéneux de Gloria Grahame. A la candeur amoureuse de Joan Crawford, Grahame impose une sensualité agressive et des airs sournois que David Miller souligne par des ellipses lourdes de sens. Tout devient plus oppressant par la grâce de la photo de Charles Lang appuyant de façon inquiétante les traits anguleux de Jack Palance, travaillant les atmosphères urbaines d’une tonalité sinistre. 

La réussite est plus formelle que scénaristique, le triangle amoureux développant des rebondissements assez téléphonés et attendu (autour d’une assurance à toucher entre autre) dans le genre. Le film fonctionne donc sur des moments plus qu’un ensemble cohérent. Le surjeu de la femme amoureuse de Joan Crawford se répercute sur celui de la victime traquée où David Miller multiplie les gros plans expressionnistes sur son visage terrifié et en nage. L’effet est parfois efficace (un flashforward sur sa vengeance) mais lasse par son abus et la dernière partie est plus réussie visuellement que dramatiquement. San Francisco s’avère un sacré environnement de film noir lors de la traque finale, le jeu des hauteurs et pentes créant un effet hypnotique qui mène à une confusion mortelle. A voir donc ne serait-ce que pour le brio plastique. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Rimini

mercredi 13 décembre 2017

I Want to Go Home - Alain Resnais (1989)


Joey Wellman, habitant de Cleveland, auteur d'un comic-strip « syndiqué » un peu oublié, Hepp Cat, se rend en France où est organisée une exposition sur le thème de la bande dessinée. Sa réelle motivation est de retrouver sa fille Elsie étudiante depuis deux ans à Paris où elle fuit la culture américaine, qu'elle abhorre, et son père, qui en est un produit typique. Joey propose à sa fille de venir passer le week-end à la maison de campagne d'un brillant intellectuel parisien rencontré le soir même : l'intellectuel en question n'est autre que Christian Gauthier, spécialiste de Flaubert à qui Elsie tente en vain de faire lire sa thèse.

I Want to Go Home est une des œuvres les plus incomprise et mal-aimée d’Alain Resnais. Remis en selle par le succès de Mélo (1986), le réalisateur décide pour son projet suivant de signer un film témoignant attrait pour la comédie musicale et évoquant les rapports entre la France et les Etats-Unis. Il décide de collaborer au scénario avec Jules Feiffer, homme-orchestre auteur de roman, pièces de théâtre ou déjà quelques scripts pour le cinéma. Mais surtout, Jules Feiffer est célèbre pour son travail dans la bande-dessinée avec des comic-strip écrits et dessinés pour le New Yorker, Playboy, Rolling Stone et aussi son travail d’historien du Huitième art avec The Great Comic book heroes, un des premiers essais sérieux sur la bande dessinée. Resnais bien que féru de bd n’y voit pas un sujet possible pour le film et Feiffer articule d’abord son script sur l’idée d’un ancien combattant revenant sur les lieux du Débarquement. Cette approche est finalement abandonnée pour une trame redonnant une place centrale à la bd dans une comédie sautillante.

I Want to Go Home est certes une ode à la bande dessinée mais qui l’utilise surtout comme prisme d’une thématique plus profonde. Dans un premier temps Resnais en use comme une figure de fossé culturel entre la France et les Etats-Unis. L’américaine Elsie (Laura Benson) fuit donc ainsi son pays, l’étroitesse provinciale de sa ville de Cleveland et la culture vulgaire de son pays (symbolisé par les bd de son père) pour une France fantasmée dans ses grandes figures littéraires (Flaubert, Racine, Jean-Paul Sartre…). Son père Joey (Adolphe Green) vient la voir après deux ans d’exil sous prétexte d’une exposition sur la bd et au contraire dès ses premiers pas en France semble prêt à rebrousser chemin face aux mœurs locales rugueuses. Enfin l’intellectuel Christian Gauthier (Gérard Depardieu) voue une admiration sans faille à Joey et à cette culture américaine loin du snobisme de l’intelligentsia parisienne. 

Tout dans l’entrée en matière très enlevée vise à figer les personnages dans un cliché. L’américaine à Paris cherchant maladivement l’assimilation pour Elsie, à l’inverse le touriste américain critique et craintif sur tout ce qui le dépayse pour Joey et enfin le mondain désinvolte et volubile avec Gauthier. Ces archétypes se prolonge avec leur entourage, voir cette exposition bd où se côtoient une Geraldine Chaplin superficiellement en extase, John Ashton caricature du réalisateur américain alcoolique bas du front et quelques snobs dénigrant ce qu’ils voient pour toujours les comparer aux « arts majeur ». Resnais donne donc dans la comédie de situation enlevée mais assez prévisible (les taxis parisiens forcément odieux) avant de révéler ses véritable intentions.

Tous les archétypes ne s’articulent que dans des scènes collectives (Joey perdu dans Paris, la scène de vernissage) ou solitaire laissant le protagoniste fantasmer le pire comme le meilleur. Ce seront les séquences intimistes qui révèleront que plus qu’une culture ou un pays, c’est la peur de l’oubli qui fait courir les personnages. Cette facette s’exprimera pour chaque personnage de façon tour à tour bienveillante puis douloureuse. L’attitude détestable de Joey s’estompe lors de la belle scène où il narre son parcours de cartoonist à Gauthier, que Resnais ponctue d’ellipse en forme de case arrondie de bd. Son art se fige ainsi dans un passé révolu (où il se plait à citer ses contemporain comme  Herriman, Eisner, Spiegelman ou Al Capp, références qui ne parleront d’ailleurs pas au public français d’où l’échec commercial) alors qu’on apprendra qu’il n’est presque plus édité aux Etats-Unis et notamment dans sa ville de Cleveland. 

Elsie fuit quant à elle inconsciemment la douleur de la séparation de ses parents dont elle ne s’est jamais remise et voit la France et sa culture comme un refuge à ses manques affectifs. Pour chacun d’eux la rancœur et la culpabilité s’affiche dans les bulles dessinée surgissant dans le cadre avec les personnages honnis/adorés de Joey, le Hep Cat et Sally Cat (dessiné par Feiffer). Resnais tisse des moments cruels (la scène de l’appartement où elle rejette son père, celle elle se cache à la sortie de vernissage) puis touchant pour l’exprimer telle cette belle séquence où Elsie fond en larmes devant la bienveillance maternelle de la bourgeoise Micheline Presle. Cette attirance/rejet des personnages s’illustre aussi dans l’esthétique de leurs environnements, à mi-parcours la grisaille parisienne laissant place à la campagne et ce château surgissant de la brume comme dans un conte.

En filigrane l’amour de la bd et culture américaine de Gauthier se comprendra mieux aussi dans cette seconde partie où l’on découvre l’aristocratie provinciale dans laquelle il a grandi et ses moyens d’y échapper. Ce cadre clos et cette unité de temps avec un bal costumé de personnages de bd rejoue finalement une variante moderne de La Règle du jeu (1939) en témoignant d’un monde en déliquescence. Il s’agira moins ici de la société que du monde intérieur que se sont façonnés les personnages dans les clichés entrevus durant la première partie. Comédie de boulevard, marivaudage et les moments intimes plus attendrissants, tout y passe sans être toujours réussi. Le personnage du réalisateur américain gueulard et alcoolique est définitivement trop caricatural (républicain fan de Reagan en plus du reste, peut-être conçu sur le modèle de Peckinpah semble-t-il) et alourdit grandement l’ensemble. Par contre les rencontres et retrouvailles inattendues qui (re) nouent des liens sont magnifiques. Elsie grimée en Titi peut redevenir la petite fille que réconforte son père dans une cache d’enfant, Joey et son aigreur attendrit l’aristocrate blasée Micheline Presle pour un délicieux moment de romantisme décalé. 

Le leitmotiv et titre du film I Want to Go Home exprime surtout une volonté des personnages de trouver leur place, dans un ailleurs inconnu où qu’ils ont toujours connu. L’endroit où l’on s’est traîné de force devient celui de l’amour et de l’apaisement pour Joey dans un superbe final où le langage du dessin transcende celui de la langue dans une belle communion collective. Ce lieu qu’on voulait fuir s’avère le seul vrai où s’épanouir réellement pour Elsie. Resnais emprunte finalement une forme plus virevoltante et lumineuse pour évoquer des thèmes voisins de son Providence (1977), Mon oncle d’Amérique (1980) ou L’Amour à mort (1984). L’égo, la destinée, le spectre de la mort et de l’oubli, tout cela peut se surmonter par un grand éclat de rire masquant l’angoisse dans I Want to Go Home. Imparfait certainement (et gros échec commercial à sa sortie) mais un des Resnais les plus attachant.


Sorti en dvd zone 2 français chez Mk2

lundi 11 décembre 2017

Strange Days - Kathryn Bigelow (1995)


Los Angeles, quelques jours avant l'an 2000, Lenny Nero un flic déchu reconverti en dealer de clips prohibés, utilisant la technologie SQUID, capable d'enregistrer les flux du cortex cérébral et de les restituer à l'identique, reçoit un blackjack anonyme : l'assassinat en direct d'une de ses amies...

Kathryn Bigelow avait signé son film le plus populaire avec le cultissime Point Break (1991),  œuvre où s’épanouissait enfin pleinement dans le fond et la forme sa quête d’un cinéma purement sensitif capturant frontalement l’adrénaline. Point Break constituait une prise de distance de la réalisatrice avec un passé arty et politisé qui se ressentait dans ses premiers films, que ce soit la forme maniérée de Loveless (1982), le western revisité de Au Frontières de l’aube (1987) et le féminisme de Blue Steel (1990). Strange Days constituera donc l’alliance de tous ces penchants avec son mélange de science-fiction, de thriller et de préoccupations socio-politiques. Au départ il y a un traitement de James Cameron écrit en 1986 que le réalisateur propose à la Fox dans le cadre d’un deal où le studio s’engageait à produire trois projets qu’il leur proposerait (True Lies (1994) et Titanic compléteront le contrat). Entretemps il soumet le sujet à Kathryn Bigelow alors son épouse et au fil des réécritures le propos se fait plus ample. Cameron était surtout intéressé par les possibilités de la réalité virtuelle (dans un concept proche du Brainstorm (1983) de Douglas Trumbull ainsi que l’histoire d’amour tandis que Kathryn Bigelow va y ajouter toute la facette politique. Elle s’inspire notamment de faits divers contemporains tels que l’affaire Rodney King et les émeutes qui s’ensuivirent mais aussi de l’affaire Bobitt quant à la violence faite aux femmes.

L’intrigue se déroule la veille du passage  l’an 2000 dans une société où s’agite un tumulte intime et collectif. On y échange sous le manteau les enregistrements de la technologie SQUID, capturant et permettant de revivre les expériences les plus extrêmes et étranges à travers le regard d’un autre. L’ancien flic Lenny (Ralph Fiennes) vivote en revendant ses enregistrements, paumé et extérieur au monde qui l’entoure. L’errance du personnage se dessine d’abord de manière superficielle dans ses tenues clinquantes et sa gouaille de bonimenteur pour vendre ses vidéos les plus croustillantes. On comprendra alors que cette dérive découle de la rupture amoureuse avec Faith (Juliette Lewis) dont il ne s’est jamais vraiment remis. C’est la façon pour la réalisatrice de montrer cette dualité constante de la quête de sensation de ses protagonistes en faisant partager les deux usages qu’à Lenny du Squid. Ce sera d’abord la pure excitation avec une saisissante entrée en matière où l’on partage l’expérience d’un violent braquage qui tourne mal. Le parti pris de la séquence de poursuite à pied de Point Break est poussé ici à l’extrême avec une subjectivité stupéfiante tant par l’aspect sensitif palpable que par la fluidité des mouvements à une époque où nombre d’outil actuel facilitant cette approche (mini caméra et autres Gopro) n’existaient pas. L’autre aspect sera plus sentimental avec un Lenny revivant encore et encore les jours heureux de sa romance avec Faith.

Cette incertitude entre l’intime et le collectif se joue également par le détachement de Lenny envers son environnement et ses interlocuteurs. Kathryn Bigelow montre un cadre de guérilla urbaine permanent et incandescent que notre héros traverse sans réellement s’en préoccuper, tout à ses petites affaires et son obsession de Faith. Il en va de même pour son amie Macey (Angela Bassett) dont il abuse également de la bienveillance. Une intrigue de polar à tiroir par le prisme de cette technologie par donc ramener notre héros au réel, les autres « expériences » virtuelles se délectant d’un sadisme bien humain décuplé par l’outil et en capturant un instantané insoutenable d’un quotidien de violence policière raciste. Kathryn Bigelow ôte toute l’adrénaline ou la mélancolie inhérente aux précédentes visions pour nous plonger dans un voyeurisme dérangeant d’une scène de viol du point de vue de l’agresseur puis dans le témoignage involontaire d’un meurtre de sang-froid. Le montage alterné donne autant à voir l’excitation et le processus de l’agresseur que le dégout du « spectateur », puis la stupéfaction et la frayeur du témoin de la violence policière. Le refuge virtuel est perverti et ramène Lenny à l’injustice du monde qui l’entoure et sa propre détresse personnelle. 

Ralph Fiennes est formidable en irrésolu dépressif aussi roublard que vulnérable et le triangle amoureux entre celle qu’il poursuit en vain (Faith) et celle qui l’aime en dépit de tout (Macey) est particulièrement touchant. Tout le récit hésite ainsi entre énergie et spleen, entre course contre la montre chargée d’action et introspection. Lenny semble toujours subir les évènements et suivre l’enquête plus qu’il ne la mène, tandis que les deux héroïnes amène cette dimension électrisante par leur présence rock’n’roll (fulgurantes scène de concert où se devinent la future carrière musicale de Juliette Lewis qui chante réellement) ou s’avère des forces de la nature avec une Angela Basset hargneuse. 

Les figures féminines sont les mauvais génies ou les anges gardien d’hommes perturbés dont le cheminement sera (pour Lenny,  le manger véreux joué par Michael Wincott et le détective incarné par Tom Sizemore) de rester accro et se perdre dans un univers d’illusion ou se raccrocher à une réalité qu’il faut bousculer. Les archétypes du film noir sont habilement revisités (le héros paumé, la femme fatale, l’enquête labyrinthique) et magnifiés par la veine intimiste et engagée du film. Les scènes entre Ralph Fiennes et Angela Bassett sont poignantes dans leur douleur et complicité muette, jusqu’à ce bouleversant dialogue où ils partagent de manière croisée leur souffrance d’un amour inconditionnel et non réciproque.

C’est particulièrement vrai pour Angela Bassett superbe de dévotion et de résignation contenue dans chacun de ses regards vers Lenny. Le contexte explosif rend toujours plus intense ces différentes émotions contrariées et Kathryn Bigelow excelle à rendre l’atmosphère de poudrière de ce Los Angeles post affaire Rodney King – et paradoxalement mieux dans la pure fiction de Strange Days que dans le récent Detroit ou les faits réels semblent presque la corseter malgré des séquences réussies. Le chaos urbain adjacent semble toujours plus se rapprocher dans le déroulement de l’intrigue (et un coup de théâtre ramenant la question politique au centre des enjeux) mais aussi la mise en scène de Bigelow. Simple arrière-plan des vitres de voiture de Lenny conducteur indifférent ou passager distrait, la tension raciale et la loi martiale policière offrent des visions d’apocalypse de plus en plus tangibles. 

Les flammes de l’enfer se déchaînent (éteintes par un James Cameron qui réussit à caser une scène de noyade) et la révolte gronde, personnifiés par les figures démoniaques des flics véreux (Vincent d’Onofrio expressif à souhait) et par une foule poussée à bout par l’écart de trop dans un puissant final. L’adrénaline ramenée au réel n’est plus source de dérive vaine mais de réparation de l’injustice filmée avec une rage puissante par Kathryn Bigelow. C’est cependant cet ardent baiser final simultané à l’entrée dans le nouveau millénaire qu’on retiendra, pour un renouveau intime et collectif. Malgré de bonne critique, le film sera un cuisant échec au box-office et source d’un injuste traversée du désert pour la réalisatrice jusqu’à Démineurs (2009).

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox